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Les origines de King Kong
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SKULL.ISLAND
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MessagePosté le: 04/03/2013, 12:22    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

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Cela vous aura peut être échappé, mais, en ce mois de mars 2013, King Kong a très exactement 80 ans. C’est en effet le 2 mars 1933 qu’eut lieu la première du film au Radio City Hall et au Roxy, les deux plus grands cinémas de New York (et du monde) à l’époque. 80 années de règne sans partage, donc, sur le trône tant convoité du Roi des Monstres. Si Godzilla a bien tenté de s’accaparer le titre – non sans mérites d’ailleurs – nul film n’aura engendré autant de vocations que le chef-d’œuvre de Shoedsack et Cooper. Après Skull Island, la suprématie du gorille géant s’est étendue à tout un pan du cinéma fantastique pour s’y incruster durablement en proposant moult copies plus ou moins déguisées. Premier grand monstre cinématographique qui ne soit pas inspiré de la littérature (à l’inverse de Dracula, Frankenstein et consort), King Kong n’est pas près de laisser sa place et l’on peut raisonnablement penser que ses aventures (ou celles de ses cousins) se poursuivront au delà du remake de Peter Jackson, ce qui est déjà le cas d’ailleurs.

Peu après mon arrivé sur le forum il y a 5 ans, j’avais déjà rendu un petit hommage à la 8ème merveille du monde pour ses 75 ans. Il fallait célébrer l’évènement comme il se doit mais, par quel aspect aborder le mythe pour fêter dignement un tel anniversaire ? J’ai finalement pensé qu’un retour aux sources était tout indiqué, en évoquant tout ce qui, de près ou de loin, peut avoir inspiré un tel personnage.

Les mois de mars et avril étant riches en anniversaires (avant première du film à Los Angeles, sortie nationale aux Etats-Unis), attendez vous à d’autres surprises dans les semaines à venir, certaines étant annoncées depuis (trop) longtemps.




LES ORIGINES DU MYTHE



Bien avant que le monarque de Skull Island ne kidnappe la belle Fay Wray, les gorilles s'étaient déjà emparés de notre inconscient collectif occidental, en mal d'exotisme et d'expansion coloniale. Jean Boullet, l'écrivain maudit, en a déjà fait un livre, le très freudien La Belle et la Bête (Le terrain vague, 1958), catalogue voyeuriste et quelque peu misogyne (ce qui n'étonne guère vu le personnage) de déviances zoophiles au travers des grands mythes de l'histoire. Au début du XXe siècle, les idées de Schoedsack et Cooper étaient bien dans l'air du temps. Ce dossier se propose donc de retracer les possibles influences qui ont inspiré (sans doute) la création de King Kong, quelles soient littéraires, picturales, cinématographiques, voir même inspirées de la bande dessinée ou des pulps.



CHAPITRE I : LA LITTERATURE


En guise d'introduction, je laisse la parole à David Annan, auteur de "King Kong : les singes au cinéma" (1974) :

"Tous les peuples anciens qui ont connu les grands singes les ont craints et les ont parfois vénérés par un culte particulier. Les chinois avaient un dieu singe qui était vindicatif, rusé et puissant. Certaines tribus d'Afrique ou d'Amérique centrale croyaient en la divinité des grands singes; lors des rites sacrés, leurs danseurs portaient des peaux et des masques de singe qui devaient les rendre forts. Au Moyen Age, les grands singes hantaient également l'imagination des populations européennes, ils rejoignaient dans les peurs chimériques les monstres étranges peuplant l'univers inconnu.
C'est cette même terreur que Rudyard Kipling sut si bien traduire dans Puck of Pook's Hill (1906) : il y décrit des vikings naviguant vers l'Afrique et entrant en conflit avec des créatures qu'ils appelaient les diables et que nous savons être des gorilles.


Illustration de l'édition originale de Puck of Pook's Hill montrant les fameux "diables".


Pourtant les grands singes furent presque inconnus en Europe jusqu'à l'apparition des jardins zoologiques au début du dix-neuvième siècle. Le créateur littéraire de King Kong pourrait être cet expert à décrire la nature humaine : Jonathan Swift. Bien qu'il ait emprunté l'idée des géants à Rabelais, sa vision du singe emportant Gulliver dans son voyage à Brodbingnag est bien la sienne. Dans le chef-d’œuvre de Swift, publié en 1721, le minuscule Gulliver se retrouve au milieu d'une race de géants, enfermé dans une maison de poupée tout comme le héros du film l'Homme qui Rétrécit. Un des serviteurs des géants, singe géant lui même, poussé par la curiosité va jeter un coup d’œil dans la maison de poupée où Gulliver est retenu prisonnier. L'épisode continue ainsi :

"Je me réfugiai dans le coin le plus éloigné de ma chambre ou boite, mais le singe qui regardait à l'intérieur de tous les cotés me plongea dans une telle frayeur que je n'eus pas la présence d'esprit de me cacher sous le lit, comme j'aurais pu le faire facilement. Après avoir passé un certain temps à jeter des coups d'oeil, ricaner et jacasser, il finit par m'apercevoir et, introduisant une de ses pattes par la porte, comme un chat jouant avec une souris, il réussit, malgré les déplacements continuels auxquels j'avais recours pour l'éviter, à saisir une basque de mon habit et me tira dehors. J'ai tout lieu de croire qu'il me prenait pour un jeune de sa propre espèce, par la façon qu'il avait souvent de me caresser le visage de son autre patte, avec beaucoup de douceur. Il fut interrompu au milieu de ces jeux par un bruit à la porte du cabinet. Il bondit sur la fenêtre par laquelle il était entré, et de là, par les plombs et les gouttières, marchant sur trois pattes, et me tenant dans la quatrième, gagna un toit qui se trouvait à coté du nôtre. J'entendis Glumdalclitch pousser un cri au moment où il m'emportait. La pauvre enfant était presque morte de chagrin ; toute cette partie du palais était en proie à la confusion, les domestiques se précipitaient à la recherche d'échelles ; des centaines de personnes de la cour pouvaient voir le singe, assis au sommet d'un bâtiment, me tenant d'une patte comme un petit enfant, et, de l'autre, me donnant à manger et me donnant de petites tapes lorsque je refusais d'avaler ; ce dont une bonne partie de la foule, en bas, ne pouvait s'empêcher de rire ; et je ne pense pas, d'ailleurs, qu'elle fût à blâmer, car, sans aucun doute, le spectacle était assez ridicule pour tout le monde, sauf pour moi. Quelques un des spectateurs lancèrent des pierres, espérant obliger le singe à redescendre ; mais on l'interdit absolument, car, autrement, ma cervelle eût certainement fini par être écrasée.
Mais les échelles ayant été placées contre les murs, et plusieurs hommes y grimpant, le singe se vit presque complètement cerné ; et se sentant incapable de fuir avec suffisamment de vitesse sur trois pattes, il me laissa tomber sur une tuile faîtière, et s'échappa...
Le singe fut tué, et ordre donné de ne plus conserver de tels animaux dans le palais.
"







Cette histoire satirique de singe géant décrit par Swift parut plus réelle lorsque des explorateurs revenant d'Afrique et d'Asie aux XVIIIe et XIXe siècles rapportèrent des récits où il était question de grands singes, de gorilles et d'orang-outangs. ... Edgar Allan Poe, grand maître de l'horreur et du fantastique, utilisa également ces récits de voyageurs dans sa nouvelle Double Assassinat dans la Rue Morgue (1841) : un double assassinat est attribué à un orang-outang rapporté de Bornéo par un marin. Aubrey Beardsley et Arthur Rackhan illustrèrent l'histoire et le cinéma nous en a offert quatre versions. Cependant même Bela Lugosi ne put rendre compte de l'original. Quoi qu'il en soit les dessins du singe meurtrier se révèlent plus horrifiants que les élucubrations d'un homme habillé en orang-outang sur l'écran ; cependant, quoi de plus effrayant que les propres mots d'Edgar Allan Poe décrivant le meurtre :

"Quand le matelot regarda dans la chambre, le terrible animal avait empoigné Mme l'Espanaye par ses cheveux qui étaient épars et qu'elle peignait, et il agitait le rasoir autour de sa figure, en imitant les gestes d'un barbier. La fille était par terre, immobile ; elle s'était évanouie. Les cris et les efforts de la vieille dame, pendant lesquels les cheveux lui avaient été arrachés de la tête, eurent pour effet de changer en fureur les dispositions probablement pacifiques de l'orang-outang. D'un coup rapide de son bras musculeux, il sépara presque la tête du corps. La vue du sang transforma sa fureur en frénésie. Il grinçait des dents, il lançait du feu par les yeux. Il se jeta sur le corps de la jeune personne, il lui ensevelit ses terribles griffes dans la gorge, et les y laissa jusqu'à ce qu'elle fût morte. Ses yeux égarés et sauvages tombèrent en ce moment sur le chevet du lit, au dessus duquel il put apercevoir la face de son maître, paralysée par l'horreur."


Illustration d'Arthur Rackhan.


Illustration d'Aubrey Beardsley.







Ainsi Swift et Poe ont développé deux thèmes opposés qui furent par la suite réunis dans le personnage de King Kong. Comme dans l'histoire de Swift, le gorille géant est doux avec sa captive bien aimée ; il la saisit par une fenêtre, l'emmène sur un toit élevé où il la dépose avec douceur, puis l'abandonne et se fait tuer par amour. Cependant, comme dans la nouvelle de Poe, Kong est également une bête cruelle qui dévore les hommes vivants, détruit leurs maisons et sème la panique et la frayeur dans la ville où il laisse les caniveaux débordant de sang. La double nature de Kong, le doux et le violent, l'amoureux transi et le sauvage cruel, se retrouvent déjà dans ces deux premières versions du thème."


Dernière édition par SKULL.ISLAND le 11/03/2013, 01:46; édité 1 fois
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MessagePosté le: 05/03/2013, 11:50    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Si David Annan a su pointer du doigt les influences des récits de Jonathan Swift et Allan Edgar Poe dans la création de King Kong, ses origines pourraient remonter plus loin encore. La scène où Ann Darrow est offerte en sacrifice à Kong, par exemple, fait écho à des histoires dont l’origine remonte à des temps immémoriaux. La mythologie grecque, en particulier, a été l’une des premières à explorer le mythe de la jeune vierge offerte en sacrifice à une bête monstrueuse avec les histoires d’Andromède et le serpent de mer ou Thésée et le Minotaure.

Dans le mythe de Persée, né des amours d’une mortelle et du puissant Zeus, le demi-dieu se voit confier pour mission de tuer la Gorgone Méduse, dont la chevelure est faite de serpents et dont le regard pétrifie ceux qu'il atteint. Après avoir tranché la tête de Méduse, Persée, chaussé de sandales ailées, reprend son vol et, après avoir parcouru une bonne distance, aperçoit du ciel une silhouette minuscule, seule sur un récif battu par les flots. Il descend en tournoyant et découvre une belle jeune fille aux cheveux noirs, ligotée à un rocher, qui se lamente et se désespère. Persée descend vers elle et la délivre. Elle lui dit qu'elle s'appelle Andromède et qu'un serpent de mer gigantesque s'apprête à la dévorer ...Fille du roi d'Ethiopie, elle est offerte en sacrifice à un monstre marin qui dévaste le royaume de son père. Persée en tombe amoureux. Il attend l'affreux reptile et, comme il l'a fait pour Méduse, lui tranche la tête. Puis il épouse Andromède et revient avec elle vers son île et sa mère.


Le sacrifice d'Andromède.


Andromède par l'artiste Nicolas Bourney (Frazetta n'est pas loin).


Andromède par Miguel Regodon.


L’histoire de Thésée reprend le même schéma : le Minotaure, monstre fabuleux possédant le corps d'un homme et la tête d'un taureau, est enfermé par le roi Minos dans un labyrinthe, situé au centre de la Crète, construit spécialement par Dédale afin qu'il ne puisse s'en échapper et que nul ne découvre son existence. Tous les neuf ans (ou chaque année selon Virgile), sept jeunes garçons et sept jeunes filles sont envoyés en sacrifice en Crète, en expiation du meurtre d'Androgée, fils de Minos, par Égée, roi d'Athènes. Une année, Thésée, le propre fils d'Égée, est tiré au sort parmi les jeunes gens destinés au sacrifice. En arrivant en Crète, Thésée rencontre Ariane, la fille de Minos, qui tombe amoureuse de lui. Sachant ce qui l'attend, elle lui donne une bobine de fil afin qu'il la déroule dans le labyrinthe et puisse retrouver son chemin s'il ressort vivant du combat. Thésée trouve le Minotaure, le tue et retrouve son chemin dans le labyrinthe grâce à la bobine déroulée…


Gravure française représentant les jeunes victimes que l'on amène à l'entrée du labyrinthe.


Une représentation plus moderne par l'artiste Boris Vallejo.




Dans la tradition chrétienne, le mythe de Saint Georges terrassant le dragon n’est pas très différent : La cité de Silène est terrorisée par un redoutable dragon qui dévore tous les animaux de la contrée et exige des habitants un tribut quotidien de deux jeunes gens tirés au sort. Georges arrive le jour où le sort tombe sur la fille du roi, au moment où celle-ci va être victime du monstre. Georges engage avec le dragon un combat acharné et le transperce de sa lance. Saint Georges s’incarnerait ici en la personne de John Driscoll, le second du navire qui, a deux reprises, entreprend de sauver sa fiancée des griffes du monstre.


Saint Georges et le dragon.


Dans King Kong, cependant, le mythe le plus prégnant reste celui de la Belle et la Bête. Popularisé par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont dans son Magasin des enfants en 1757, à partir des écrits de Gabrielle-Suzanne de Villeneuve, en 1740, le conte de la Belle et la Bête remonte en fait bien plus loin puisque l’une des plus ancienne version est attribuée à Apulée, dans son Amour et Psyché (extrait de l'Âne d'Or), qui date du IIe siècle. En 1550, Francesco Straparola en donna une version qu'il avait tirée du folklore italien et qu'il publia dans ses Nuits facétieuses (Le Roi Porc, deuxième nuit, 1er conte).


La Belle et la Bête vu par Scott Gustavson.


Ce thème classique du héros viril et de la demoiselle en détresse, commun à nombre de fictions populaires encore en vogue, trouve une résonance particulière du fait de la menace constituée par un monstre animal, au lieu d’un « méchant » humain. La Bête symbolise, ici encore, les pulsions sexuelles animales présentes chez l’homme, à l’origine d’angoisses archaïques. A ce sujet, voici ce que dit Bruno Bettelheim : « Il faut remarquer [...] que dans la plupart des contes de fée occidentaux, la Bête est de sexe masculin et ne peut être délivrée de son sortilège que par l’amour d’une femme. La nature de la Bête varie selon la situation géographique du conte. Par exemple, dans un conte bantou, un crocodile ne reprend forme humaine que lorsqu’une jeune fille vierge lui lèche le museau. Dans d’autres contes, la Bête se présente sous la forme d’un porc, d’un lion, d’un ours, d’un âne, d’une grenouille, d’un serpent, qui reprennent leur forme première dans les mêmes conditions. Il faut supposer que les inventeurs de ces contes croyaient que pour que l’union soit heureuse, c’était la femme qui devait surmonter son dégoût du sexe et de la nature animale. Les nombreuses histoires du type du « fiancé-animal » des cultures qui ne connaissaient pas l’écriture nous montrent que le fait de vivre en contact étroit avec la nature ne change rien à l’idée que la sexualité est de nature animale et que seul l’amour peut la transformer en relation humaine ; il ne change pas davantage le fait que le mâle est le plus souvent ressenti inconsciemment comme le partenaire le plus bestial, en raison du rôle agressif qu’il joue dans les rapports sexuels ».

King Kong ne se transforme pas physiquement en homme, mais cette métamorphose s’opère bel et bien de manière subtile ; au lieu d’être dans deux états successifs, bête puis homme, Kong est les deux à la fois. Sa première apparition nous donne l’image d’une bête sauvage, destructrice, débordante d’une fureur aveugle... C’est en découvrant Ann que ses traits s’adoucissent, et qu’on découvre la Bête capable d’amour et d’humanité. Le talent de Willis O’Brien, qui fait de sa créature un véritable acteur aux émotions visibles, permet ainsi de créer un lien empathique entre elle et le spectateur, et même de mettre en place le début d’un processus d’identification. Sa mort filmée comme un événement particulièrement tragique, est une des agonies les plus poignantes de l’histoire du cinéma. Cette identification du spectateur au monstre constitue la pierre angulaire du film, et le trouble qu’elle suscite est le garant d’un succès qui transcende les époques et les cultures. Le thème des angoisses liées aux manifestations brutes de la sexualité est propre à marquer l’inconscient collectif. Quel autre film que King Kong aura poussé aussi loin le processus d’empathie entre la créature et le spectateur ?


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MessagePosté le: 07/03/2013, 09:00    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Super article comme d'hab' SKULL ! Okay
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MessagePosté le: 07/03/2013, 13:45    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Si la mythologie grecque, la tradition chrétienne et les contes du Moyen-Age et de la Renaissance ont bien défrichés le terrain quant au mythe de la Belle et la Bête, cette dernière, si elle revêt de multiples apparences, n'est jusque là jamais incarnée par un primate. Ce n’est qu’avec les contes des Mille et une Nuits qu’apparaît pour la première fois un triangle amoureux incluant un singe de grande taille. Ces contes de la tradition orale persane (8e et 9e siècles) ont été compilés au XVIIIe siècle par l'écrivain français Galland et retraduits dans une version plus fidèle (et non expurgée du contenu érotique) par Mardrus au début du XXe siècle. Un conte de Schéhérazade (celui de la 353e nuit) décrit les amours de la fille d'un Vizir et d'un gorille et comment le mari jaloux - un boucher nommé Wardân - tua l'animal...

Nous y voilà enfin ! Cependant, ce n'est qu'avec l’expansion coloniale européenne, vers le milieu du XIXe siècle, que vinrent aussi les premiers récits évoquant des grands singes. Grâce à la passion et à l'acharnement de hardis explorateurs, l'Afrique et l’Asie allaient peu à peu révéler leurs mystères et faire découvrir aux occidentaux éberlués nos proches cousins que sont les chimpanzés, les orangs-outans et les gorilles, ces derniers - encore très méconnus - se traînant une sale réputation de brutes sanguinaires et libidineuses. Dès lors, ce sont eux qui vont, dans l'imaginaire collectif, remplacer les traditionnels monstres des contes et de la mythologie. Dans la littérature populaire du XIXe siècle, par exemple, Le Journal des Voyages et des aventures de terre et de mer, paru de 1877 à 1929, présentait régulièrement des histoires se passant sur le continent africain, avec notamment Aventures d'un gamin de Paris au pays des lions. Ce genre littéraire, prétexte à enseigner la géographie aux têtes blondes - et particulièrement celle du monde civilisé (comprendre colonisé) - est généralement émaillé du traditionnel épisode africain d'enlèvement de la demoiselle parisienne par un gorille... avant l'intervention salvatrice d'un grand chasseur blanc, à moins qu'il ne s'agisse du missionnaire de service










H. Rider Haggard, créateur du personnage d’Allan Quatermain et auteur de nombreux livres d’aventures à succès - dont certains ont été portés à l’écran plusieurs fois : She et Les Mines du Roi Salomon – était un fin connaisseur du continent africain et de ses autochtones pour avoir passé plusieurs années en Afrique coloniale. Si la plupart de ses romans se passent sur le continent Noir, teintés d’une touche unique de véracité mêlée de mysticisme, son respect et sa compréhension des africains transparaissaient à chaque page, loin du chauvinisme affiché des colons blancs de l’Empire.

Dans Allan's Wife (1889), menés par la femme-singe Hendrika (une jeune femme blanche élevée par des babouins) les primates enlèvent la femme et la fille d'Allan Quatermain, qui devront être délivrées d'un destin pire que la mort. Des allusions à la bestialité et à la sexualité apparaissent tout au long du texte de Haggard (ne les retrouve-t-on pas dans King Kong ?) mais le puritanisme de l'époque les fait apparaître de façon voilée. Ainsi la robe de Stella est presque arrachée par les babouins. Pas suffisamment cependant pour heurter la moralité de l'époque. Frustré mais pas choqué, le lecteur peut poursuivre... Les babouins tentent de molester la jeunne femme mais ils sont repoussés par Hendrika qui aime sa captive. Finalement, Allan Quatermain, le chasseur invulnérable, extermine les babouins avec son fusil à éléphants et récupère sa femme et sa fille. Le temps passe, Stella meurt et Quatermain tombe sur Hendrika mourante, pleurant sur la tombe de sa femme. Elle gémit, pleure sur sa double nature... "je l'ai tuée" murmure-t-elle, "je l'ai tuée et je l'aimais... redevenue une bête, je l'ai attirée chez les bêtes, et maintenant que je suis redevenue une femme, je l'ai tuée parce que je l'aimais trop. J'ai tué celle qui m'a sauvé des bêtes". En disant ces mots, Hendrika meurt, incapable de concilier son amour humain avec sa férocité et sa jalousie bestiale.



Une autre aventure d’Allan Quatermain, appelée Heu-Heu or The Monster (1923), pourrait bien avoir en partie inspiré King Kong et Son of Kong. L’aventurier et son ami Hans parcourent la brousse avec des chars à bœufs dans le but de faire du troc avec les indigènes en échange d’ivoire. Au terme d’une journée très orageuse, ils se retrouvent prit au milieux des éclairs qui tuent un grand nombre de leurs bêtes. Les deux hommes trouvent refuge dans une mystérieuse caverne alors que la tempête se déchaîne. Ils découvrent des peintures rupestres sur les parois de la grotte dont une stupéfait Allan : « Imaginez un monstre deux fois plus grand qu’un humain, c'est-à-dire 11 ou 12 pieds de haut (environ 3,60 m)… Imaginez cette chose comme étant un immense singe, à coté duquel le plus gros gorille ressemblerait à un enfant ». Allan refuse de croire à l’histoire que lui raconte Hans et qui voudrait que cette créature encore vivante soit adorée par les indigènes. Une fois la tempête passée, ils s’aperçoivent qu’il ont perdu la plupart de leurs bêtes et se rendent dans une vallée abritant le sorcier Zikali. Mais en échange des bœufs dont il a besoin, Allan doit s’acquitter d’une étrange mission auprès du sorcier. En compagnie d’un autochtone parlant arabe, Allan et Hans doivent parcourir un long périple qui les mène à un territoire perdu, entouré d’immenses marécages. Au centre des marais, entourés d’hommes préhistoriques et de grands animaux, Allan découvre que le singe représenté dans la grotte est bien l’idole vivante déifiée par les indigènes. Surviennent alors plusieurs sous intrigues : un grand prêtre jaloux qui désire épouser la fille du chef, une indigène qui tombe amoureuse d’Allan etc… Le chef, qui éprouve pour le dieu-singe Heu-Heu un respect mêlé de crainte, doit sacrifier sa fille, Sabeelas, pour apaiser le monstre. Cette scène, qui est décrite par le chef, offre une troublante ressemblance avec celle de King Kong :

« Dans 3 jours la lune sera pleine, ce qui marque le début des récoltes. Cette nuit là, comme le destin en a décidé, nous devrons emmener ma fille sur l’île au milieu du lac où se dressent les montagnes fumantes, et l’attacher aux piliers du rocher des offrandes qui se trouve entre les deux colonnes du feu éternel. Nous devrons ensuite la laisser et à l’aube, ainsi qu’il est dit, Heu-Heu lui-même viendra la saisir et l’emporter jusqu'à sa caverne, où elle disparaîtra à jamais ! »

A partir de là, les sous intrigues reprennent jusqu’à la nuit de la pleine lune, où Allan et Hans sauvent la fille du chef attachée aux piliers en la remplaçant par le corps d’une femme morte. Alors que survient l’aube, le singe géant apparaît pour réclamer son sacrifice !
Les deux hommes décident de mettre un terme à tous ces sacrifices en faisant sauter les portes d’écluses à l’aide de tambours qu’ils ont rempli de poudre. Le cours de la rivière ainsi détournée s’engouffre dans la chambre souterraine du volcan et provoque une réaction en chaîne à l’issue de laquelle l’île toute entière va sombrer dans les eaux.

Haggard, cependant, choisi de s’engager dans une voie médiane en révélant que le singe de 4 mètres n’est autre que le grand sorcier monté sur des échasses et revêtu d’un costume de singe. Plus intéressante est la suite des évènements : alors que la supercherie nous est dévoilée, l’île s’enfonce progressivement dans le lac et le sorcier grimpe de plus en plus haut sur la montagne, essayant de sauver sa vie. Il disparaîtra finalement avalé par les flots, d’une manière très proche de la fin de Son of Kong.



Dans le plus pur style "Haggardien", la nouvelle plante le décor dès le début avec une scène marquante : un orage monstrueux (décrit comme "la mère des tempêtes") qui force les héros à trouver refuge dans une sinistre caverne. A partir de là, l'action reste soutenu et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le lecteur se retrouve embarqué dans la trépidante traversée d'un désert, la découverte d'une civilisation oubliée, la menace d'un dieu-singe monstrueux, muni de puissantes griffes et d'une barbe rouge, une immense inondation suivi d'une éruption volcanique qui va engloutir une île entière et une poursuite en canoë sur une rivière déchaînée. Non content d'être un conteur hors pair, Haggard était aussi le spécialiste des histoires de civilisations perdues et pas moins de deux exemples nous sont offert dans Heu-Heu : les Walloos, une race sur le déclin qui vénère le dieu-singe géant et les "Hairy Ones", plus proches du singe que de l'homme et qui pourraient constituer le fameux chaînon manquant.

Tout comme le style haletant de Haggard, la réalisation de Cooper pour King Kong s'ingénie à avancer sans temps mort, alignant les morceaux de bravoure jusqu'au climax final. Au delà de quelques similitudes troublantes avec la nouvelle de Haggard, Merian C. Cooper s'évertue, à travers sa seule mise en scène, à reproduire les schémas narratifs qui ont fait le succès des romans de l'auteur et les transpose de manière magistral au cinéma. C'est peut être là la véritable influence de Haggard sur King Kong : un récit mené tambour battant, qui exalte nos peurs et nos phantasmes, peuplé de créatures monstrueuses et de décors prodigieux, une atmosphère lugubre et poétique à la fois où le merveilleux se frotte à la sauvagerie la plus débridé dans une parfaite alchimie.

D’ailleurs, peu après King Kong, Cooper, en tant que producteur cette fois-ci, adaptera en 1935 un autre roman de H. Rider Haggard : She. En tant qu’aventurier et explorateur lui même, il est presque certain que Cooper connaissait les romans de Haggard consacrés à son personnage fétiche : Allan Quatermain. Même si la nouvelle ne propose pas vraiment d'affrontement final avec une créature géante, la scène du sacrifice, revenant de manière cyclique, d'une belle jeune femme enchaînée offerte à un monstre sur une île oublié du temps se trouve déjà dans le récit de Haggard. Le narrateur de l'histoire, Allan Quatermain, fait lui même le parallèle avec la mythologie grecque et l'histoire d'Andromède. La question est donc de savoir si oui ou non Cooper, Willis O'Brien ou quelqu'un d'autre impliqué sur le processus créatif du film avait lu le roman de Haggard, publié dix ans auparavant, et, enthousiasmés par certaines scènes, les avaient (in)consciemment reproduites au moment de réaliser King Kong et sa suite. Nous ne le saurons sans doute jamais mais la question méritait d’être posée.
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MessagePosté le: 09/03/2013, 01:11    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Si le continent africain, dans un premier temps, fut propre à susciter tous les fantasmes et enflammer l’imagination des romanciers, l’Insulinde (autrefois appelé Malaisie) su vite prendre le relais dans le cœur des amateurs d’aventures exotiques, car plus lointaine et peut être plus mystérieuse encore. L’archipel Indien, qui compte certaines des plus grandes îles du monde, était à l’époque l’endroit rêvé pour espérer découvrir de véritables mondes perdus. Les îles de Java, Sumatra, Bornéo, Bali ou encore Komodo, avec leurs chaînes montagneuses à perte de vue, leurs centaines de volcans (dont une bonne part sont encore en activité), leurs immenses jungles impénétrables, leurs paysages lunaires et leurs faunes et flores extraordinaires, héritières d’un art et d’une histoire qui s’immiscent dans le surnaturel, à l’instar de leurs temples, représentaient le must en matière de lieux inexplorés et nimbés de mystères. De plus, certaines de ces îles abritent une espèce de primate parmi les plus proche de l'homme, un grand singe roux nommé orang-outan (littéralement « homme des bois ») ainsi que des reptiles géants, vestiges abâtardis mais néanmoins impressionnant des dinosaures : les fameux varans (ou dragons) de Komodo.




L'édition anglo-saxonne de Ouha.


Mais ce ne sont pas seulement les récits des explorateurs qui vont participer à l’engouement des occidentaux pour l’Asie sauvage. A la fin du XIXe siècle, les « zoos humains » – dont le concept vient d’abord d’Allemagne et d’Amérique – sont alors en plein essor dans une Europe qui ne doute point de sa supériorité sur le reste du monde. Les Français, lors d’expositions de toutes sortes, seront friands de ces exhibitions ethniques durant plus d’un demi-siècle. Des Javanais sont ainsi exhibés à Paris devant un public de curieux endimanchés ou de scientifiques endoctrinés.
Et si la culture négro-américaine fait une apparition remarquée dès le début des années 1920, le double appel de la jungle asiatique et d’une certaine idée de la sauvagerie orientale refait surface dès cette même période, par l’intermédiaire de la littérature exotico-coloniale. En 1922, l’Insulinde réapparaît sur la scène culturelle française avec la parution du roman de Félicien Champsaur, Ouha, Roi des Singes, roman érotique art déco (et zoophile par la même occasion) qui raconte l’étrange périple d’une Américaine décidant de vivre avec un orang-outan quelque part à Bornéo. En 1929, paraît Femmes d’Asie de R. D’Auxion de Ruffé, recueil de nouvelles dont l’une d’entre elles évoque un Hollandais plus ou moins heureux en ménage avec une femelle orang-outan à Bornéo. Et, toujours en 1929, Champsaur sort la suite de Ouha, à savoir Nora, la guenon devenue femme, Nora – personnage influencé par Joséphine Baker – étant une métisse d’un homme et d’une guenon qui fait son bout de chemin dans l’Hexagone en dansant aux Folies Bergère (où elle s’agite nue avec des bananes accrochées autour de la ceinture) tout en devenant la maîtresse d’un académicien : des clichés et des fantasmes, tout ce qu’il faut pour jouer sur la fibre exotique des Français, oscillant sans cesse entre peur et fascination. Pierre Labrousse (professeur d’indonésien à l’Institut national des langues et civilisations orientales) rappelle à bon escient que King Kong sort sur les grands écrans en 1933, l’île du film se situerait à l’ouest de Sumatra et des mots de malais sont nettement audibles. Avant de préciser : « Ce goût pour une sensualité animale était la marque d’une imprégnation du monde colonial dans la société française, dont l’événement phare fut l’Exposition coloniale internationale de 1931, présentée comme une fête des rythmes et de la danse avec, pour représenter les Indes néerlandaises, une troupe balinaise »

Dans ce contexte, un livre, en particulier, sera décisif dans l’élaboration de King Kong : Dragon Lizards of Komodo: An Expedition to the Lost World of the Dutch East Indies, écrit en 1927 par William Douglas Burden.



Intrigué par le témoignage de deux pécheurs de perles hollandais, qui auraient aperçu de gigantesques reptiles sur une petite île indonésienne, le jeune Douglas Burden, explorateur et aventurier, décide de mener une expédition pour capturer quelques spécimen. Financée par l’American Museum of Natural History, l’expédition se met en route pour l’île de Komodo en 1926.

Après Singapour et Bali, Douglas Burden s'embarque avec toute son équipe à bord du "SS Dog" un steamer qui est mis à sa disposition par le Gouvernement colonial hollandais et qui les mènera jusqu'à l'île des dragons. Mrs Burden, l'épouse de Douglas, est également du voyage. L'expédition est aventureuse et riche en péripéties : approche difficile à cause de la mer agitée, découverte de larges empreintes sur le sol ... Il faut savoir que l'île concentre quelques dangers potentiels : scorpions, araignées, mille-pattes, vipères et autres. L'expédition fut une réussite complète. Burden revint à New York avec deux spécimens vivants et une douzaine de dépouilles de varans mais lui et son équipe n'arrivèrent jamais à capturer un varan adulte. Les deux dragons de Komodo furent les hôtes du "Bronx Zoo" mais pour une courte durée. Ces reliques du passé ne supportèrent pas la captivité et moururent peu de temps après. D’après la correspondance de Burden, celui-ci attribua leur mort à notre monde moderne. Ce n'est pas un hasard si cette épopée a des résonances familières dans notre mémoire: un steamer, une île oubliée et difficile d'accès, une expédition à laquelle participe une jeune femme, des animaux proches de la préhistoire et la capture de l’un deux, ramené dans notre monde « civilisé » (à New York de surcroît), seulement pour y trouver la mort. De retour aux States, Douglas Burden relatera les péripéties de son expédition à Merian C. Cooper. Le producteur s'inspirera de l'expédition de Burden vers l'île de Komodo pour produire King Kong en 1933. Le varan deviendra un gigantesque gorille et l'île de Komodo prendra le nom de "Skull Island".


L'ile de Komodo





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MessagePosté le: 11/03/2013, 01:21    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Avant de clore ce chapitre consacré à la littérature, je me dois de citer deux œuvres majeures pour tout amateur d'aventures exotico-fantastiques : Le Monde Perdu et Tarzan chez les Singes, toutes deux publiées en 1912, année charnière s'il en est.



Le Monde perdu (The Lost World) est un roman d'aventures écrit par Arthur Conan Doyle, le créateur de Sherlock Holmes. Il relate une expédition scientifique sur un haut-plateau d'Amazonie peuplé d'animaux préhistoriques. L'auteur se serait inspiré d'un reportage de l'explorateur Robert Hermann Schomburgk (1804-1865) sur le mont Roraima (Vénézuela), un tepuy culminant à 2 810 mètres d'altitude et à l'accès difficile. C'est un des lieux les plus anciens de la planète, dont la structure remonterait à 2 milliards d'années.


Le mont Roraima au Venezuela.


Décidant d'explorer ce « monde perdu », isolé du monde extérieur par des falaises abruptes, Le professeur Challenger, éminent scientifique, monte une expédition vers l'Amazonie, lieu où est situé le fameux plateau. Accompagné de son rival le professeur Summerlee, du jeune journaliste Malone et de Lord John Roxton, chasseur émérite, il est bientôt confronté à la faune sauvage du plateau : des dinosaures bien vivants ! Mais un peuple d'hommes-singes barbares et primitifs enlève les deux professeurs. Roxton et Malone se joignent alors à une tribu d'Indiens habitant de l'autre côté du plateau pour les sauver. Ils arrivent juste à temps pour empêcher l'exécutions des deux scientifiques, et aident, grâce à leurs armes à feu, les Indiens à prendre le contrôle du plateau. Les quatre hommes découvrent finalement un tunnel qui mène à l'extérieur et quittent le pays.
Dès leur retour à Londres, ils présentent leur rapport à la communauté scientifique ainsi qu'un bébé ptérodactyle que Challenger a ramené vivant. Mais l'animal s'échappe du bâtiment et disparait dans le ciel de l'Angleterre...




Illustration d'époque. Ça lutte sévère sur le plateau du Monde Perdu.


Le ptérodactyle s'échappe devant une foule médusée.


Même s'il n'est pas tout à fait le premier du genre - Voyage au Centre de la Terre (1864), l'Ile Mystérieuse (1874), Hector Servadac (1877) et Le Village Aérien (1901), tous de Jules Verne, avaient déjà donné le ton - le roman de Conan Doyle fera office de catalyseur pour toute une ribambelle d'ouvrages publiés par la suite, en particulier ceux d'Edgar Rice Burroughs, le père de Tarzan, friand de mondes oubliés peuplés d'hommes-singes et de dinosaures (voir ci après). Le Monde Perdu donnera également naissance à plusieurs adaptations cinématographiques ou télévisuelles dont la première, réalisée en 1925, sera d'une importance capitale dans la création de King Kong (mais j'y reviendrais plus en détail lors d'un prochain chapitre).

Un lieu isolé, oublié du temps, difficile d’accès, entouré de falaises abruptes et peuplé de dinosaures, voilà bien qui préfigure Skull Island et sa faune préhistorique.


Une vue spectaculaire du Mont Roraima. Pas étonnant qu'il ait inspiré Le monde Perdu.


Le mont Roraima émergeant des brumes, telle Skull Island cachée par son perpétuel rideau de brouillard.


Une vue du plateau depuis la forêt. Ça en jette quand même !


Quel que soit le point de vue, c'est toujours aussi impressionnant.




Tarzan est également en tête de liste quand aux possibles influences de King Kong. Imaginé par le prolifique Edgar Rice Burroughs, le personnage de Tarzan apparaît pour la première fois en 1912 dans le roman Tarzan of the Apes (Tarzan chez les Singes) et va poursuivre ses aventures jusqu'en 1999 (sur le papier tout du moins), relayé par d'autres auteurs.



Tarzan est le fils d'aristocrates anglais qui ont été débarqués dans la jungle africaine suite à une mutinerie. A la mort de ses parents, Tarzan est recueilli par une tribu de grand singes que Burroughs appelle les mangani, une espèce inconnue de la science mais qui partage des caractéristiques communes avec les gorilles, les chimpanzés et les premiers hominidés, en particulier une forme primitive de langage. En mangani, Tarzan signifie peau blanche, mais son véritable nom est John Clayton III, Lord Greystoke.
Ayant dû survivre dans la jungle depuis sa plus tendre enfance, Tarzan montre des capacités physiques supérieures à celles des athlètes du monde civilisé. Il est aussi doté d'un intellect supérieur et il apprend l'anglais seul en utilisant les livres d'images qu'avaient emportés ses parents. Contrairement à la plupart de ses incarnations cinématographiques, le Tarzan des romans parle un anglais parfait.
Tarzan rencontre des humains pour la première fois alors qu'il est adulte. Il se rend alors en Angleterre mais finit par rejeter la civilisation moderne et par retourner dans la jungle.


Tarzan par l'artiste Joe Cusko.


Tarzan est à la fois une variation du mythe du bon sauvage (Vendredi, dans Robinson Crusoé, les premiers écrits de J-J. Rousseau...) et de la légende de l'enfant sauvage (au même titre que Mowgli du Livre de la jungle de Rudyard Kipling, Romulus et Rémus, les mythiques fondateurs de Rome, ou Atalante la chasseresse de la mythologie grecque). Son histoire s'appuie sur les théories du darwinisme social, science qui eut son heure de gloire au début du XXe siècle et inspira aussi Jack London et Robert E. Howard. . Devançant et inversant la problématique de King Kong, Tarzan est prêt de succomber au charme d'une jeune guenon dans la nouvelle "Tarzan's First Love " (parue en 1916 et rééditée dans le recueil Jungle Tales of Tarzan).



Au delà du mythe du sauvage, mi-homme mi-singe, qui tombe amoureux d'une belle jeune femme blonde et l'emporte dans sa jungle natale, Burroughs, au fil des aventures de son héros, va lui faire découvrir également des cités oubliées comme celle d'Opar (vestige de l'antique Atlantide) ou des mondes perdus comme ceux de Pal-ul-don ou Pellucidar, ce dernier étant situé au centre de la Terre. Ces royaumes, surgis du passé, regorgent de différentes races d'hommes-singes plus ou moins évolués et de créatures préhistoriques, préfigurant de façon certaine la faune et la flore de Skull Island. A n’en point douter, l'hombre de Pal-ul-don plane sur l'île de Kong, au même titre que le plateau isolé du Monde Perdu de Conan Doyle, le continent de Pellucidar ou celui de Caprona/Caspak (autre création de Burroughs), une grande île au climat tropical, près de l'Antarctique, entourée d'infranchissables falaises escarpées ou vivent encore de nombreuses espèces sensées avoir disparue depuis des millions d'années.



Malheureusement, mis à part pour la cité d'Opar, timidement évoquée dans une poignée de films, les aventures de Tarzan dans ces mondes perdus ne seront jamais exploitées au cinéma malgré une production pléthorique sur les exploits de l’homme singe.


La carte de Pal-Ul-Don.


Ça barde à Pellucidar.


Bagarre dans la cité d'Opar.






L'ile de Caprona/Caspak telle qu'on peut la voir dans le film The Land That Time Forgot.
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MessagePosté le: 11/03/2013, 01:38    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Après avoir exploré le mythe de la Belle et la Bête, être revenu sur le sacrifice de jeunes femmes à des divinités monstrueuses, redécouvert des mondes perdus et rencontré des primates tueurs et kidnappeurs, reste à traiter du singe sauvage (mais néanmoins humanisé) confronté à notre monde moderne. Si King Kong en est l’exemple le plus frappant, quelques timides tentatives l’ont cependant précédées. Alors que Tarzan – ou plutôt son alter ego Lord Greystoke – choisi de retourner dans sa jungle natale après avoir goûté à la civilisation (comme on le comprend !), certains primates commettent leurs méfaits loin de leur habitat naturel, juste sous nos fenêtres pour ainsi dire.

Balaoo, de Gaston Leroux, contient un chapitre "pré-kingkongien". Ce roman fut d'abord publié sous forme de feuilleton dans le quotidien Le Matin du 9 octobre au 18 décembre 1911. Un village d'Auvergne est secoué par une série de meurtres aussi mystérieux que spectaculaires. On retrouve toujours un cadavre pendu au plafond par un être certainement doué d'une force surhumaine. De plus, des traces de pas au plafond semblent suggérer l'incroyable idée que le meurtrier se déplace la tête en bas, à la manière d'une mouche. Comme si cela ne suffisait pas, des cambriolages audacieux, des attaques nocturnes, des incendies et quelques vols viennent aggraver la situation. Alors que le mystère s’épaissi, les soupçons se tournent vers Mr Noël, le domestique du Dr. Coriolis. De son vrai nom Balaoo, M. Noël est un singe fait homme. Ramené de la forêt de Bandang par le Dr. Coriolis. Balaoo est un homme-singe (l'homme de Bornéo) qui a été capturé et amené en France par le savant qui veut prouver qu'il peut en faire un homme. Par chirurgie, il lui a modifié les cordes vocales, mais si la science de son maître lui a donné apparence presque humaine, elle ne lui a pas enlevé ses talents de grimpeur et ses instincts de bête sauvage. Balaoo aime à monter dans les arbres dont il se laisse tomber pour surprendre ses victimes. Il est également fou amoureux de la ravissante fille du Dr Coriolis. Alors que l’action se déplace à Paris, s’engage entre l’homme singe et la police une course poursuite sur les toits de la capitale. Démasqué et poursuivi par une foule en délire, Balaoo se réfugie tout en haut de la tour Saint-Jacques et, pour se défendre, jette des pierres sur ses assaillants.

Cette histoire a fait l'objet de deux adaptations cinématographiques :
- 1913 Balaoo réalisé par Victorin Jasset avec Lucien Bataille dans la peau du singe.
- 1927 Balaoo (The Wizard) réalisé par Richard Rosson avec George Kotsonarov dans le rôle titre (ce film ne contient pas l'épisode de la tour Saint-Jacques)










Dans Le vengeur (The Hairy Arm/The Avenger), une nouvelle de Edgar Wallace écrite en 1926, un orang-outan humanisé (et meurtrier) est amoureux d'une jolie blonde, dans le contexte du tournage d'un film. Si la nouvelle de Wallace n'est pas d'une influence majeure sur le scénario de King Kong, certains éléments de l'intrigue sont déjà nettement esquissés, tout comme certains protagonistes de l'histoire : une firme cinématographique, en plein repérage, parcoure la campagne anglaise (Skull Island). Le producteur Jack Knebworth (Carl Denham) recherche une inconnue pour en faire la vedette féminine de son prochain film. Il finit par tomber sur la ravissante Adele Leamington (Ann Darrow). Sur le plateau de tournage, Adele est harcelé par un mystérieux orang-outan nommé Bhag (Kong) qui la poursuit de ses assiduités… Cinq ans plus tard, Wallace sera embauché par Cooper pour écrire le scénario de King Kong, mais l'écrivain anglais, diagnostiqué fortement diabétique, mourra peu après son arrivé à Hollywood, laissant un script inachevé avant d'avoir pu rédiger un scénario définitif.







Le Vengeur sera finalement porté à l'écran en Allemagne sous le titre Der Rache en 1960. Le film est réalisé par Karl Anton avec Heinz Drache, Ingrid van Bergen et Klaus Kinski.
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MessagePosté le: 15/03/2013, 10:56    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

CHAPITRE II : PEINTURE, GRAVURE, SCULPTURE ET ILLUSTRATION

Dans le domaine des Arts, certains de nos compatriotes français du XIXe siècle se sont particulièrement illustrés en proposant des oeuvres qui auront un impact décisif sur le processus créatif des géniteurs de King Kong, que ce soit le réalisateur Merian C. Cooper ou les techniciens chargés des effets spéciaux, Willis O'Brien et ses fidèles comparses Marcel Delgado, Mario Larrinaga et Byron L. Crabbe. Alors que notre beau pays n'a jamais vraiment été une terre d'asile pour tout ce qui concerne le fantastique (du moins dans son histoire récente), quelle fierté de se dire que sans la France, King Kong n'aurait peut être pas le même visage.



Gorille enlevant une femme (1887), sculpture d’Emmanuel Frémiet (musée des Beaux-arts de Nantes)


Gorille enlevant une femme (1886)


Le sculpteur français Emmanuel Frémiet (1824-1910) fit bruire le Tout-Paris d’un frisson de scandale avec son Gorille enlevant une femme (présentée sous le titre Troglodytes Gorilla du Gabon), qui après avoir été interdit, reçut une médaille d’honneur, la plus haute distinction, au Salon de Paris de 1887. L’œuvre reflétait les stéréotypes de son temps sur le gorille, espèce encore mal connue et perçue comme une véritable brute sanguinaire et lubrique… des préjugés sur les grands singes qui ont la vie dure.

En 1859, année de parution de L’origine des espèces de Charles Darwin, l’explorateur et naturaliste Franco-américain Paul Belloni du Chaillu (1835-1903), exhibe des spécimens de gorilles naturalisés aux USA, lesquels vont ensuite faire sensation à Londres, où ils seront exposés à la Geographical Society.

La même année, un article sur le gorille publié dans l’Illustrated London News - un magazine hebdomadaire né en 1842 - s’attaque au gorille en compilant tous les fantasmes des récits de voyageurs de l’époque : « un examen de près relève presque de l’impossible, en particulier parce qu’à l’instant où il voit un homme, il l’attaque. La force du mâle adulte étant prodigieuse et ses dents lourdes et puissantes, on dit qu’il surveille, tapi dans les grosses branches des arbres de la forêt, l’approche de quiconque appartient à l’espèce humaine et, tandis que ce dernier passe sous l’arbre, il laisse tomber ses horribles pieds arrière dotés d’un pouce énorme, saisit sa victime par la gorge, la soulève du sol et finalement la laisse tomber à terre, morte. C’est par pure malveillance que cet animal agit de la sorte car il ne mange pas la chair de l’homme qui vient de mourir, mais trouve un plaisir diabolique dans l’acte même de tuer. » La description n’est pas sans rappeler celle du terrible Pongo d’Andrew Batell, description qui date de 1604… En 250 ans, la connaissance des grands singes en général et du gorille en particulier n’a guère évolué.


Stories of the gorilla country (édition de 1873)


Du Chaillu est le premier explorateur occidental à avoir rencontré des gorilles dans leur milieu naturel. Auteur d’ouvrages de vulgarisation, notamment à destination des enfants, tels que Stories of the gorilla country : Narrated for young people (1867), il fait « des observations justes qui seront confirmées bien plus tard ». Malheureusement, il se laisse aussi aller au spectaculaire (il semble y avoir beaucoup de cannibales dans les peuplades que rencontre notre courageux explorateur) et exagère, comme d’autres avant lui, traits qui valurent au gorille sa réputation de férocité, notamment ses impressionnantes charges.


Extrait du magazine Monsters Unleashed # 4 (février 1974) "They Might be Monster", dessiné par Pablo Marcos et écrit par Tony Isabella, revient sur la première rencontre entre Paul du Chaillu et un gorille en 1856.


C'est donc dans ce contexte qu'en 1858, Emmanuel Frémiet, jeune sculpteur animalier, exécute une première version de son œuvre, intitulée Gorille enlevant une négresse et montrant un gorille de profil qui traîne une femme. Prévue pour être exposée au Salon de Paris de 1959, la sculpture crée la stupeur parmi les membres du jury qui la rejettent. Grâce à l’appui du surintendant des Beaux-Arts de Napoléon IIl, Emmanuel Frémiet va pouvoir braver l’interdiction et présenter son œuvre. Il va s’attirer les sarcasmes et les commentaires effarouchés en même temps que la célébrité. Il récidivera dans la même veine, en plus terrifiant encore, avec L’Orang-outang étranglant un sauvage de Bornéo (1895), une commande du Muséum national d’histoire naturelle de Paris dont le sujet est particulièrement étonnant, l'orang-outan étant un animal connu pour sa placidité. La férocité du primate est portée à son comble dans cette œuvre – on voit mal comment, cette fois-ci, la victime pourrait en réchapper. Elle ne soulèvera pourtant pas les mêmes indignations, pour une raison simple : elle ne mettait en scène que la violence du singe, au contraire de Gorille enlevant une négresse, qui alliait à merveille à la férocité un autre stigmate dont on affligeait les singes, et le gorille en particulier : la lubricité.


Chasseur attaqué par les orang-outans / Orang-outan étranglant un sauvage de Bornéo (1895)


Gorille enlevant une négresse est finalement présentée dans une niche voilée d’un rideau. Il ne s’agit pas de prudence mais bien de pudeur. Frémiet eut beau présenter son gorille comme une femelle et arguer que celle-ci s’apprêtait à dévorer sa victime, c’est la dimension sexuelle de l’œuvre qui retint l’attention du public, et excita sa « curiosité priapique », selon les termes de Baudelaire, qui lui-même s’offusquait de ce viol annoncé. En 1893, L’Artiste, revue d’art de l’époque, revint sur l’épisode en ces termes : « Ce gorille étouffant dans ses bras herculéens une négresse frêle et délicate donna très vite aux juges trop pressés l’idée d’une scène de luxure épouvantable. L’artiste avait cependant insisté, pour que nul n’en ignore, sur le caractère anthropophage de ces troglodytes du Gabon ; et les apparences étaient sauves, puisque le monstre était femelle. »
En réalité, un gorille, même mâle, n’aurait jamais eu l’idée de violer une femme, mais Frémiet, en suggérant la lubricité de son sujet, ne faisait, comme pour la violence, que s’inscrire dans une tradition de poncifs. Albert et Jacqueline Ducros citent un petit ouvrage au nom évocateur paru en 1867 et qui eut un succès considérable dans diverses traductions : Enlèvement d’une jeune fille par un gorille. Histoire reçue d’un explorateur par feu le révérend Dr Livingstone, le célèbre voyageur. L’histoire est édifiante : « Leah Haas, ravissante adolescente de dix-huit ans qui accompagne son père diamantaire au Gabon, est enlevée par un gorille vicieux et féroce. Son père et le narrateur, John Oslow, se lancent à la poursuite du kidnappeur. Ils finissent par retrouver le singe, dressé, hurlant, le pied posé sur la hanche de sa victime étendue sur le sol, défendant sa prise. Ouf! Leah est récupérée avant que l’inacceptable ne se produise. »


Gorille enlevant une négresse (1858), détruite en 1861.



Le mythe du gorille séducteur et violent ne manquera pas d’évoquer aux cinéphiles ses représentations filmographiques dans toutes les versions de King Kong (ou, dans un registre non violent celle du chimpanzé de Max mon amour). Il s’agit d’une version plus élaborée et très anthropomorphique de l’impudeur constatée ou supposée depuis toujours chez toutes sortes de singes plus ou moins bien connus. On peut trouver au Louvre le Socle de l’Obélisque de la place de la Concorde, à Paris, qui fit scandale en 1836 : sur le bas-relief de granite rose des babouins très tranquillement assis exhibent leur sexe. Choquant encore pour l’époque. Et révélateur du caractère libidineux des singes – il n’est pas anodin que le chimpanzé ait reçu son nom de genre, Pan, d’une divinité grecque portée sur le sexe ; il fut même un temps nommé Pan satyrus, histoire d’enfoncer le clou. Les autorités religieuses ne manquèrent pas de mettre à profit la supposée lubricité du singe pour mettre en garde leurs ouailles contre les mœurs douteuses et les atteintes à la morale. Dans un courant d’idées marqué par les notions de régression et de dégénérescence qui s’opposaient à celles de perfection et de progrès supposément liées au darwinisme, l’homme pouvait retourner à son état simien sous le poids de la faute. La chair était bien évidemment particulièrement visée. Dans un catéchisme daté de 1903, figure par exemple l’avertissement suivant : « Le péché contre la chasteté produit dans la physionomie des enfants et des adolescents des traits simiesques. »

L’œuvre de Frémiet, en tant que révélatrice des représentations de son temps sur les grands singes, traduit bien le sentiment de dégoût ou d’effroi qui accabla une partie du public lorsque les idées évolutionnistes lui soufflèrent que le monstre violeur qui se cachait derrière un rideau n’était autre que son plus proche parent. Ce seul sentiment, nourri de préjugés et de méconnaissances, « allait freiner l’adoption de l’évolutionnisme du moment qu’il pouvait aussi s’appliquer à l’homme : comment accepter dans sa parentèle des créatures aussi laides, féroces et lubriques ? » En polarisant – mais comment pouvait-il en être autrement ? – les attitudes sur les grands singes, « les opposants, qui auraient pu admettre la notion de l’évolution en soi, s’y sont fermés, saisis d’une horreur viscérale à l’idée que nous étions cousins de ces êtres qui, à leurs yeux, étaient des brutes viles et repoussantes, et ils se sont acharnés à accentuer les différences qui nous séparent d’eux.


Gorille trainant par les cheveux un guerrier (ébauche, vers 1860)


Après avoir crée le scandale auprès du public du Second Empire, Gorille enlevant une négresse fut détruite en 1861 par malveillance et n'est connue aujourd'hui que par deux photographies qui témoignent de l’existence de cette sculpture de jeunesse. Vers la même époque, Frémiet fit une ébauche (actuellement au Musée d'Orsay) de : "Gorille traînant par les cheveux un guerrier". Après cet échec, il tourne la page et enchaîne les commandes : il devient le statuaire officiel de la IIIe République. Mais le sujet continue à intéresser le sculpteur et, vingt-sept ans plus tard, devenu célèbre, il exécute un nouveau plâtre dotée d’une force érotique surprenante sur la même thématique. Présentée l'année suivante, en 1887, cette nouvelle version - intitulée Gorille enlevant une femme - ne fait plus scandale et est appréciée pour son réalisme. Frémiet estimait avoir fait une œuvre scientifique et espérait qu'elle serait installée au Muséum d'Histoire Naturelle. En réalité, elle fut déposée au Musée des beaux-arts de Nantes où on peut toujours l'admirer.



Le Gorille, par ses dimensions, fait forte impression. Sous l'épaule gauche reste le trou d'une flèche qui lui aurait été plantée dans le corps par une tribu, ce qui justifierait sa colère. La femme qu'il enlève, porte les traces de plaies, mais aussi, comme ornement de coiffure une mâchoire de gorille, ce qui pourrait aussi expliquer la fureur de l'animal.

Cette sculpture est d'une remarquable exactitude scientifique. Frémiet se serait rendu au Muséum d'Histoire Naturelle, pour étudier un gorille qui venait d'être ramené d'Afrique en 1852 et conservé dans de l'alcool. Il aurait également pris des mesures sur un squelette, afin d'apporter toute sa force à l’œuvre.

La fureur de l'animal, la nudité de la femme, la pierre qu'il tient à la main, font imaginer aux spectateurs toutes sortes d'histoires. On interprète parfois le gorille comme une allégorie de l'homme dans son animalité; la femme, avec des liens autour de la taille semble encore plus soumise et perdue. Ce plâtre présenté au Salon de 1887 fut conservé en l'état. Emmanuel Frémiet tenait à ce qu'il soit coulé en bronze mais dû essuyer un refus de l''Etat français. Quand la sculpture fut envoyée au Musée de Nantes en 1895, on lui administra une patine pour imiter l'aspect du bronze.



Ce fut un riche collectionneur américain, qui en 1898, en fit faire une copie en bronze pour importer la sculpture dans l'Illinois. De nombreuses copies et miniatures furent ensuite réalisées. Cette sculpture acquit une immense célébrité et eu de nombreux échos sur le continent américain : on utilisa par exemple l'image du méchant gorille enlevant la femme pour une campagne d'enrôlement dans l'armée américaine pour la Première guerre mondiale en 1917.


Affiche de propagande de 1917


D'après certains, c'est en voyant cette statue dans les années 30 que Merian C. Cooper eu l'idée de King-Kong. C'est en tout cas ce qu'il est de bon ton de pérorer depuis quelques années, surtout en France, curieusement ! Si la sculpture de Frémiet possède une indéniable force évocatrice, il est assez péremptoire d'affirmer, selon moi, que c'est sur cette seule base que repose l'idée de King Kong. Si Cooper a toujours été assez évasif sur les œuvres qui lui ont inspiré son gorille géant amoureux d'une jolie citadine, on ne peut imputer à Frémiet la seule "paternité" de la 8e merveille du monde. Mais après tout, qui sait ? Ces quatre dernières années ont été riches en rebondissements spectaculaires sur les possibles influences qui ont conduit à la création de King Kong - notamment dans le domaine du cinéma avec des (re)découvertes dignes d'intérêt - donc tout reste permis…



A gauche : une des affiches d'Ingagi (dont j'aurais l'occasion de reparler). A droite : l'un des moustachus les plus tristement célèbres de l'Histoire, parodié par Jerry Doyle en 1934.



Lobby card américaine pour Le Golem (1920).


Dernière édition par SKULL.ISLAND le 21/10/2014, 22:36; édité 4 fois
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MessagePosté le: 17/03/2013, 22:51    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

GUSTAVE DORE



Illustration pour Atala.



Si Skull Island fait certainement partie des plus stupéfiants paysages imaginaires jamais créé grâce à la magie du cinéma, c'est en grande partie à Gustave Doré qu'on le doit. La qualité de la mise en scène, le soin apporté aux décors et à l'environnement de l'île de Kong, l'éclairage surréaliste de la jungle, dévoilant un univers profondément onirique : tout cela est proprement phénoménal... comme l'était l’œuvre de Doré.

Paul Gustave Louis Christophe Doré dit Gustave Doré (1832-83) était à la fois illustrateur, graveur, peintre et sculpteur. Considéré à juste titre comme l’illustrateur le plus populaire de tous les temps - que ce soit en terme de nombres d’illustrations (+ de 10.000), ou en terme de nombre de publications (+ de 4000) - Doré était un véritable enfant prodige. On lui attribue au moins 9 850 illustrations, 68 titres de musique, 5 affiches, 51 lithographies originales, 54 lavis, 526 dessins, 283 aquarelles, 133 peintures et 45 sculptures. Sur une seule période de 40 ans (1860-1900), une nouvelle édition illustrée par Gustave Doré était publiée tous les huit jours !

Génie précoce publié dès l'âge de 12 ans pour ses lithographies des 'Douze Travaux d'Hercule', Gustave Doré aura cet immense privilège de connaître une gloire internationale pour ses variations autour de grands classiques de la littérature. 'La Divine Comédie' de Dante, 'Pantagruel' de Rabelais, ‘Don Quichotte’ de Cervantès, ‘Les Travailleurs de la mer’ d'Hugo ou les contes de Charles Perrault, Gustave Doré s'attaque à tous les genres en proposant, chaque fois, une lecture virtuose et inventive de situations qui l'encouragent à exprimer un univers fantastique et grandiloquent.

Doré est également un des secrets les mieux gardés d’Hollywood. Ses illustrations furent utilisées maintes fois dans la conception de nombreux classiques dont King Kong, La Grande Illusion, Les Dix Commandements mais également dans des films plus récents comme Amistat, Seven ou Au-delà de nos Rêves.

King Kong s’avère comme l’équivalent cinématographique des gravures de Gustave Doré qui en a inspiré les nombreuses séquences truquées. Selon Ray Harryhausen, Doré était à l’époque « le premier directeur artistique du cinéma ». Son sens du décor fut intégré par Willis O’brien en composant des premiers et seconds plans très sombres et des arrières plans très clairs. Si on regarde de plus près les effets spéciaux, on se rend compte qu’ils rentrent dans une démarche d’une extrême logique scénaristique. Les truquages (par couches successives) font naître un champ visuel compartimenté partant de l’écran puis s'étendant à tout l’espace scénique. Les visions de Kong sont toujours surcadrées, mises en scène comme faisant partie d’une projection mentale, d’un fantasme.

En prenant pour modèle Doré, O'Brien opte pour une approche sauvage, mystérieuse et romantique. Les arrière-plans de Doré donnent souvent une impression de profondeur à travers leur utilisation stylistique de plans diversement éclairés, créant un effet de recul et de distance tout en contribuant à l'apparence éthéré et primitive de l'environnement.

A la demande de leur technicien en chef, Mario Larrinaga et Byron Crabbe ont ainsi esquissés des centaines de dessins afin de marier les idées visuelles d'O'Brien avec le style de Doré. Après avoir choisi ses sketches préférés, O'Brien travailla avec Larrinaga et Crabbe afin de les capturer sur des peintures sur verre et des entoilages peints. Pour une scène complexe, par exemple, la caméra pouvait être configurée pour regarder à travers un maximum de trois volets de verre peint, puis une dernière toile peinte opaque. Entre les monts, les accessoiristes plaçaient des feuillages supplémentaires pour créer des couches successives donnant encore plus de recul et de profondeur. Comme dans une gravure de Doré, l'image du film présente des détails nets au premier plan puis, subtilement, la transition s'opère vers des formes plus impressionnistes au fur et à mesure de leur éloignement.


Paradise lost


Skull Island


La même illustration et un détail de la jungle de Kong.




Les deux chèvres (fables de La Fontaine (1867)


Le "pont"




The descent on the monster



Kong gravissant Skull Mountain.





L'entrée de la caverne de "Daniel dans le repaire des lions", illustration pour la Bible (1866)


L'entrée de la caverne de Kong




Paradise lost - Satan contemple le Mont Nephratès du haut d'une corniche élevée.


King Kong dominant Skull Island du haut de son repaire.




Le géant Antaeus.



Jack et Ann en fuite.





Les travailleurs de la mer


L’intérieur de la caverne de Kong




L'enfer de Dante


L'entrée de la corniche





Ariosto



Un petit creux ?




Si les créateurs de « la 8ème Merveille du Monde » peuvent dire merci au plus grand illustrateur français de tous les temps, l’artiste pourrait bien leur rendre la pareille. En effet, pour le 100e anniversaire de la naissance de Gustave Doré, quel plus bel hommage pouvait-on lui rendre que l’entrée en production de King Kong.


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MessagePosté le: 19/03/2013, 01:43    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

L'ILE DES MORTS

L’Île des Morts (Die Toteninsel) est un tableau d’Arnold Böcklin (1827-1901), une peinture à l'huile sur toile de 80 cm x 150 cm. Elle représente une île au coucher du soleil, vers laquelle se dirige une embarcation conduite par Charon, le guide des morts. À ses côtés dans le bateau, un défunt debout, dans son linceul regarde vers la crique dans laquelle va entrer la barque.

Sur l’île, une cour dans l’ombre, des rochers escarpés et de hauts cyprès donnent à l’ambiance un parfum de solitude et d’oppression.

Il existe cinq versions différentes de la toile réalisées par Arnold Böcklin à différentes périodes :

en 1880, conservée au Kunstmuseum de Bâle
en 1880, conservée au Metropolitan Museum of Art de New York
en 1883, conservée à l'Alte Nationalgalerie de Berlin
en 1884, détruite lors du bombardement de Rotterdam pendant la Seconde Guerre mondiale1
en 1886, conservée au Museum der bildenden Künste de Leipzig




Version de Bâle, 1880


Version de New York, 1880


Version de Berlin, 1883


Version de Leipzig, 1886




Cette œuvre est une des peintures les plus célèbres de la deuxième moitié du XIX° siècle et continue d’influencer la création de nos jours. Il existe des dizaines de références aux différentes versions du tableau de Böcklin à travers la littérature, le cinéma, le théâtre, la poésie, la bande dessinée et j'en passe… Ce tableau, reproduit à des milliers d’exemplaires, jouit d’une extraordinaire popularité et impressionna un nombre considérable de personnalités : Bela Lugosi et Bram Stoker, vrais connaisseurs, Lénine qui l’accrocha au-dessus de son lit à Zurich, Freud qui l’associa en rêve à l’Ile du Diable de Dreyfus, et Hermann Hesse, Strindberg, Goldberg, Clemenceau, Dali, Druillet, Giger, Zélazny, etc. Hitler a même eu en sa possession l'exemplaire de 1883 qui est exposé à Berlin. Lui qui se disait "fou de Böcklin" était également un grand admirateur de King Kong dans lequel l'île du crâne (Skull Island), la forteresse de la bête, n'est autre qu'un des nombreux avatars de l'Ile des Morts.

C'est également l'avis de Roger Dadoun qui écrivait: "L’Ile du Crâne, aux hautes falaises jurassiques, sur laquelle débarque une équipe de cinéastes à la recherche de la Bête monstrueuse et « huitième merveille du monde » King Kong, de Schoedsack et Cooper, est une magistrale variation sur le thème insulaire de Böcklin".

En effet, les auteurs de King Kong, et tout particulièrement Willis O’Brien, prirent pour modèle de leur île imaginaire le fameux tableau de Böcklin. Skull island, l’île de King Kong, ressemble étrangement à l’Ile des Morts. Les réalisateurs s’en sont inspirés à cause de la même interrogation sur les rapports entre l’homme et la nature. L’île est entourée de hautes falaises qui ne permettent de l’aborder que par un seul côté, une crique. C’est également le cas de Skull Island, flanquée d’une muraille naturelle, dont l’unique accès est un bout de plage.


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MessagePosté le: 19/03/2013, 14:19    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

WILLIAM MORTENSEN – L’AMOUR (années 30)




"le sexe est bien sûr l''intérêt du sujet, auquel est ajouté ici une dimension morbide de par les implications sadiques du thème." – Mortensen




William Mortensen (1897 - 1965) était l'un des photographes les plus connus et respectés en Amérique dans les années trente. Il a travaillé principalement dans le sud de la Californie en tant que portraitiste pour les studios d’Hollywood et a plus tard enseigné ses méthodes et ses idées aux jeunes générations. Si il est un peu tombé dans l’oubli aujourd'hui, c’est principalement due à sa défense du pictorialisme, un mouvement au sein de la Photographie qui favorisait la retouche, le travail à la main sur les négatifs, des traitements chimiques et une approche picturale artistique qui disparu peu à peu avec l'avance du modernisme.

Installé à Hollywood Boulevard (ou il avait également son studio) jusqu’en 1931, il déménagea ensuite à Laguna Beach à cause, selon lui, de la Dépression et des changements à Hollywood avec l’arrivé du cinéma parlant. Fay Wray, dans son autobiographie « On the Other Hand », en donne une autre version. En 1928, des photographies de la jeune actrice –prises par Mortensen des années auparavant – furent publiées dans une revue cinématographique. Bien qu’il ne s’agisse pas de nues, elles étaient considérées comme indécentes à l’époque et étaient accompagnées d’un compte-rendu de son escapade non chaperonné (1) à Hollywood sept ans auparavant. Avec l’appui de la branche publicitaire de la Paramount, la mère et le mari de Fay Wray firent pression sur Mortensen pour qu’il signe un document démentant toute cette histoire et dans lequel il niait également avoir pris ces clichés. C’est peut être la raison que le poussa à déménager.



On retrouve l’œuvre de Mortensen pour cette publicité de The Ape figurant dans un exhibitor book de Monogram pour la saison 1939-40.




(1) comprendre qu’elle n’était pas accompagnée d’un membre de sa famille ou d’une personne de confiance chargée de veiller à ce qu’elle n’ait pas de relations sexuelles avant le mariage.


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MessagePosté le: 29/03/2013, 19:37    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Avant de passer au chapitre cinéma, je vous laisse avec quelques illustrations et couvertures de pulps assez évocatrices.








Deux illustrations du 19è siècle.





Publicité Michelin de 1913 par André Renault. Affiche d'intérieur pour les dépositaires de pneus Vélo Michelin.





mini livre des années 20.




Der gorilla und das mädchen (illustration pour un magazine allemand de 1925).






Illustrations publicitaires pour le ballet "La Belle et la Bête", présenté aux Folies Bergères en 1929.





Weird Tales "The White Wizard" (1929)




Astounding Stories # 12 "The ape-men of Xlotli" (1930)




Astounding Stories # 18 "Manape the mighty" (1931)




Manape the mighty (illustration intérieure)




Astounding Stories # 25 "The mind master"(1932), suite de"Manape the mighty".



Dans le domaine de la bande dessinée, le génial précurseur Winsor McCay (créateur du personnage Little Nemo en 1905) pourrait bien revendiquer lui aussi une certaine paternité quand à quelques moments clé de King Kong. Déjà, en tâtant du 7ème Art avec Gertie le dinosaure (1914) premier dinosaure de l'histoire du cinéma, Winsor McCay invente le personnage du dessin animé moderne : un brontosaure doté d'une personnalité propre et attachante. Mais c'est avec Little Nemo Slumberland qu'il va influencer toute une myriade de réalisateurs. De nombreux films sont aller puiser chez McCay leur inspiration et King Kong en fait certainement partie. La preuve en images :














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MessagePosté le: 19/04/2013, 23:28    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

CHAPITRE III : LE CINEMA



Quelles étranges espèces peuvent bien abriter les jungles inexplorées du monde ? Carl Denham, dans King Kong, n'était ni le seul ni le premier à chercher des réponses à cette lancinante question. Dès les débuts du cinéma, ces séjours dans les inextricables forêts tropicales seront portés à l'écran dans un genre appelé jungle quest.

Quelques soient leurs natures, fictions ou documentaires, ces films étaient généralement construit selon la même trame narrative : un groupe d'explorateurs s'enfonce dans les profondeurs de la jungle, au service d'une quelconque mission scientifique destinée à contester des théorie bien établis sur les espèces animales. Après avoir été confrontés aux périls de la jungle mystérieuse au travers d'incidents mineurs, nos explorateurs se retrouvent généralement récompensés de leur persévérance en tombant nez à nez avec une ahurissante aberration de la nature, une espèce démolissant de manière radicale notre conception normalisée de la vie sur Terre.

Dans sa thématique la plus simple, le jungle quest démontre de façon éclatante que les mystères du monde perdureront au delà de toutes nos investigations. Un dinosaure dont l'espèce est supposée éteinte depuis des millions d'années, ou une race non répertoriée de grands singes peut surgir à tout instant de la jungle et venir chambouler les certitudes de nos savants les plus émérites. C'est ce genre d'évènements inexplicables qui imprègnent tous les jungle quest movies et donnent à ce type de films un attrait indéniable. L'appel de la jungle s'est fait sentir assez tôt dans l'histoire du cinéma, alors qu'à l'aube du XXe siècle les documentaristes employés par les frères Lumière sortaient des jungles urbaines pour aller filmer la nature sauvage et mystérieuse. Leur but était de capturer sur pellicule ces endroits où l'homme civilisé n'avait pas encore posé le pied. Carl Denham se fera d'ailleurs l'écho de ces caméramen aventuriers et précurseurs : "Je vous le dit, il y a quelque chose... que l'homme blanc n'a encore jamais vu. Et je vais le filmer !".



Mais les films des frères Lumières étaient des courts métrages d'actualités et il fallut attendre le succès de Nanouk l'Esquimau (Nanook of the North) réalisé en 1922 par Robert Flaherry, pour que les documentaires de longues durées commencent à devenir viables commercialement. Nanouk entraîna dans son sillon toute une série d'expéditions dans les jungles et les endroits reculés du monde avec le but de monter des projets ambitieux pour le cinéma. Plusieurs de ses projets ont un rapport avec King Kong, non pas comme influences directes mais plutôt dans leurs façons de présenter ces pionniers du documentaire.

Comme Robert Flaherty, H.A. Snow – accompagné de son fils Sidney – a parcouru le monde pour filmer ses aventures dans les endroits les plus exotiques. Et comme Flaherty, il fut souvent accusé de truquer ses prises de vues pour en accentuer les effets dramatiques. Malgré cet état de fait, ses films représentent parmi les toutes premières tentatives pour capturer la vie sauvage sur pellicule. Dans une interview portant sur ses voyages en Afrique, Snow révéla comment il était parvenu à obtenir de saisissants gros plans d’animaux d’habitudes assez réticents : « ces effets sont impossible sans garder une importante distance entre la caméra et les habitants du désert et des contrées sauvages… Alors nous avons adopté une autre manière de les approcher. Nous les suivions à bord de notre véhicule, en gardant une allure régulière d’environ 20 miles à l’heure. De cette façon, nous les épuisions littéralement jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus bouger et que nous soyons capable de s’avancer vers eux et les filmer à loisir ». Les plans ainsi obtenus sont tout à fait remarquables. Le duo père-fils était si célèbre que leurs aventures servirent de base pour créer le personnage de Carl Denham, le showman enthousiaste qui ramène « la 8ème merveille du monde » à New York.


Hunting Big Game in the Arctic with Gun and Camera (H.A. Snow, 1925)


Bali, the Unknown : or Ape Man Island, réalisé avant même Nanouk, en 1921, est un documentaire (présumé perdu) de Harold H. Horton sur la faune de l'île de Bali ainsi que sur ses habitants et leurs coutumes. Il évoque surtout la possibilité d'une civilisation préhistorique d'hommes singes à Bali. Plus proche de King Kong, un projet de 1925 jamais réalisé et resté sans titre, relatait l'arrivé à Singapour d'un groupe d'américains espérant ramener des images d’un légendaire homme singe régulièrement aperçu dans la région. Hélas, le financement promis par les studios californiens n'eut jamais lieu et l'équipe de tournage, déjà sur place en Malaisie, dû se résoudre à laisser des notes d'hôtels impayées et de rentrer dare dare dans son Montana natal.

The Gorilla Hunt (aka Kidnapping Gorillas), un documentaire tourné en 1926 mais sorti seulement en 1934, suivait les aventures de Ben Burbridge, un aventurier bien réel dont le personnage est assez proche de Carl Denham. Parcourant l'Afrique à la recherche de gorilles à exhiber dans les zoos américains, Burbridge, après avoir fait de dangereuses rencontres avec quelques spécimen de la faune africaine (éléphants, pythons, crocodiles), finit par accomplir sa tache et capture six gorilles qu'il ramène dans le monde civilisé. La seule copie existante du film faisait partie de la collection d’Errol Flynn et a fait l’objet d’une donation au Museum of Modern Art à New York qui en a assuré la restauration en 2003 avant une unique projection en 2004.




Ci-dessus : l'affiche française de Gorilla Hunt et Ben Burbridge.


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MessagePosté le: 21/04/2013, 23:02    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Le lien entre King Kong et les documentaires affiliés au genre jungle quest peut s'expliquer par les connaissances de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack dans ce domaine, les deux hommes ayant fait irruption dans le cinéma à la suite de la vague de documentaires post Nanouk. Ils étaient employés comme cameramen et conseillers artistiques pour les besoins des carnets de voyage du capitaine Edward Salisbury, un millionnaire écrivain et explorateur. Les voyages de Salisbury furent immortalisés au cinéma sous la forme de deux films : The Lost Empire relatait les aventures du capitaine dans les Mers du Sud, Ceylan et en Arabie, tandis que Gow, the Headhunter se passait sur les Iles Fidji. Ces documentaires ont été réalisés vers 1924 mais ne connurent une sortie officielle que cinq ans plus tard.





Cooper et Schoedsack collaboreront ensuite avec la célèbre journaliste Marguerite Harrison pour leur film Grass (L’Exode), qui suivait la migration d’une tribu nomade en Iran à travers un parcours de 48 jours dans les montagnes. Le but de cet éprouvant voyage, effectué chaque année par cette tribu, était d’aller faire paître leur troupeau dans les prairies situées de l’autre coté. Une aspiration somme toute plus pragmatique que celles présentées dans la plupart des jungle quest. Sorti chez Paramount en 1925, Grass fut reconnu pour le sérieux anthropologique de ses réalisateurs.





Paramount finança un deuxième projet exotique pour le duo Cooper – Schoedsack, filmé dans les jungles du Siam – l’actuelle Thailande - : Chang (1927). Le parallèle parfois évoqué entre Chang et King Kong serait un changement dans le modus operandi des deux réalisateurs, décidant de ne plus faire appel à une tierce personne, en vue de leurs intérêts futurs. Plus important étaient leur savoir faire en matière de documentaires mêlés de fiction. Les protagonistes et leur environnement étaient authentiques alors que l’histoire était planifiée à l’avance. Cooper et Schoedsack utilisèrent un membre de la famille thailandaise comme ingrédient essentiel de la narration tandis que Bimbo, un gibbon, apportait le relief comique.

A cette époque, l’ambition de Cooper était de survoler et explorer le Quart Vide dans la péninsule arabique, la plus grande étendue ininterrompue de sable au monde, occupant environ 650 000 kilomètres carrés. Dans sa correspondance, il s’excusait presque de passer son temps sur le tournage de Chang au lieu de réaliser son rêve mais il finit par changer d’avis. Au terme d’un an et demi de tournage au royaume de Siam, après avoir survécu à la malaria et à la faune sauvage et meurtrière de la jungle, Cooper confia qu’il avait capturé sur pellicule quelque chose de spécial, quelque chose qui allait le conduire peu à peu à King Kong. Quelques scènes en particulier serviront de références pour King Kong, comme la charge d’un troupeau d’éléphants sur le village indigène, en lieu et place de Kong, où une mère vient sauver son enfant apeuré avant qu’il ne soit écrasé. Le tournage de Chang servira de catalyseur pour ses réalisateurs, affinant leur partenariat en leur montrant comment on fabrique un film et en leur permettant de développer une certaine philosophie narrative qui construit l’action lentement, présente les personnages puis fonce tête baissée, philosophie qui prendra toute son ampleur dans King Kong.





Chang dépassa les espoirs de Paramount en termes de profits pour un documentaire semi ésotérique. Cooper et Schoedsack furent immédiatement réengagés pour un film à plus gros budget : une adaptation des Quatre Plumes Blanches (The Four Feathers), un roman de A. E. W. Mason portant sur une histoire de trahison et de rédemption au sein de la Légion britannique. Les co-directeurs firent le voyage jusqu’en Afrique pour filmer toutes les parties extérieures avant de rentrer à Hollywood pour y tourner les scènes romantiques avec les acteurs vedettes.
Cooper affirmera plus tard que c’est en filmant les séquences africaines des Quatre Plumes Blanches (1929) qu’il commença à réfléchir à un gorille géant qui allait lentement évoluer en King Kong. Une scène en particulier, lors d’un incendie de forêt, serait resté gravée dans son esprit : celle d’une horde de babouins cherchant le salut au sommet des grands arbres. Dans sa partie hollywoodienne, le film entretient un second lien avec King Kong : sa jeune actrice vedette, Fay Wray. La starlette naissante avait-elle déjà été envisagée par les réalisateurs comme le futur objet du désir de Kong ?





Schoedsack et Cooper sur le tournage des Quatres Plumes Blanches.



Schoedsack et Cooper réalisèrent ensuite un autre semi documentaire dans la lignée de Chang : Rango (1931), toujours pour Paramount. Tourné dans les jungles de Sumatra, le film bénéficie une nouvelle fois d’un casting local authentique, et les singes prennent une place plus importante dans l’histoire. Rango, le héro du titre, est un orang-outan qui finit par être tué par un tigre, laissant son père, Tua, dans une profonde détresse, pleurant son corps au sommet des arbres. Ces poignants moments de douleur préfigurent le tragique décès de Kong, imprégné de mélancolie, quelques années plus tard.


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MessagePosté le: 30/04/2013, 12:37    Sujet du message: Les origines de King Kong Répondre en citant

Pendant toute cette période bénie pour le genre jungle quest, les cinéastes disposaient néanmoins d'un autre moyen - plus simple et moins dangereux - pour réaliser leurs films sans pour autant avoir à voyager dans des contrées sauvages. Cette méthode, le génial précurseur Georges Méliès en avait jeté les bases très tôt dans l'industrie cinématographique en démontrant les infinis possibilités de simuler la réalité sans jamais quitter son atelier parisien. L'imagination de Méliès pour créer toutes sortes de trucages - rétro projection, tournage image par image, modèles réduits – qui allaient ensuite servir d'outils de base pour le genre jungle quest, est absolument décisive dans la magie qui entoure King Kong. Pour ses films les plus populaires, le choix d’adopter un style narratif emprunté aux romans de Jules Verne (Voyage au centre de la Terre, le Voyage dans la Lune) préfigure des jungle quest analogue, où des scientifiques partent en exploration et vivent de fantastiques aventures.

Contrairement à Méliès, le premier cycle de "films de jungle" narratifs aux Etats-Unis, démarré en 1913, s'est appuyé sur des éléments naturalistes afin d'établir quelques vraisemblances. Beasts of the Jungle (1913), film en 3 bobines de la firme Solax, est l’instigateur de ce cycle de films qui ne sont plus des documentaires mais des fictions, mélangeants acteurs et animaux sauvages. Pour celui-ci, une ménagerie composée de deux lions, un tigre, un singe et un perroquet avait été importé sur les studios. Alice Guy Blache, qui dirigeait Solax, fit à l'époque une publicité intensive pour vanter le coté novateur du film, soucieuse de récupérer un investissement de 18,000 $ dans sa production. La formidable campagne publicitaire s'avéra payante et ouvrit la voie à d'autres productions réalisées par différents studios.





Beasts of the Jungle



En 1912, Edgar Rice Burroughs, qui n'avait jamais mis les pieds en Afrique, entamait son cycle de Tarzan dont l'oeuvre littéraire équivaux en imagination et en lieux géographiques étonnant les films de Méliès. Grâce à la popularité des histoires de Tarzan, le cinéma s'empara du mythe et offrit dès 1918 une adaptation de Tarzan of the Apes avec l'imposant Elmo Lincoln. Tourné en Louisiane, le film fit de Lincoln la première star de jungle quest.





Durant cette même période, allait émerger une forme artistique développée par un véritable génie des effets spéciaux : Willis O'Brien. Tout comme Méliès, O'Brien avait créé son propre univers au sein de son studio, créant un Age de Pierre fantaisiste, mixant autochtones sauvages et monstres préhistoriques. Expérimentant avec des figurines en argile filmées image par image, il aboutit à des petits films de cinq minutes présentant des hommes des cavernes et des dinosaures animés s'affrontant dans des combats mortels. Le premier de ces films, The Dinosaur and the Missing Link (réalisé en 1915 mais sorti en 1917), met en scène un homme singe (le fameux chaînon manquant) qui périra lors d'un affrontement avec un dinosaure, donnant ainsi un aperçu du terrifiant combat qui opposera King Kong et un tyrannosaure deux décennies plus tard. Embauché par la compagnie Edison pour produire d'autres courts métrages sur la préhistoire, il signera ensuite Morphous Mike (1915), R.F.D., 10,000 B.C. (1916), Prehistoric Poultry (1916), Birth of a Flivver (1917), Curious Pets of our Ancestors (1917) ou encore The Ghost of Slumber Mountain (1918), ce dernier, d’une durée de 18 minutes, étant certainement le plus ambitieux.



The Dinosaur and the Missing Link






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